Lors de la conception théorique de la plupart de nos projets se pose une question essentielle qui nous confronte à un dilemme. Il s’agit de la portée de ce nouveau projet ; d’abord géographique (les bénéficiaires de cette initiative ne doivent-ils être que les habitants de N’tolo, doit-on voir plus large ?) puis sociale (quelle catégorie de personnes vise-t-on ?). Notre désir, teinté de l’utopie adolescente de sauver le monde, doit-il l’emporter sur des arguments plus rationnels tels que le fait qu’un projet est supposé rester d’ampleur maîtrisable ? La question reste ouverte. Le choix à faire n’en reste pas moins arbitraire. Souvent, nous optons pour une délimitation géographique correspondant à N’tolo ou, alternativement, le critère d’être originaire du village. Se concentrer sur un seul village, parmi d’autres semblables aux alentours, ou sur une institution en son sein, peut pourtant conduire à des inégalités flagrantes. C’est un risque bien réel ; Laurence le constatait à l’été 2008 à N’tolo où des tensions entouraient la structure de FARESO, parce qu’elle profite du soutien des blancs. Face à cette réalité, nous ne disposons pas de solutions idéales ni de certitudes, si ce n’est qu’il vaut mieux apporter notre soutien à des organisations qui poursuivent des buts honorables plutôt que de nous laisser prendre en otage par les tensions en arrêtant tout. Ce serait une attitude défaitiste.
A défaut de recette-miracle, nous nous tournons vers une méthode qui nous est chère : le compromis. Ce dernier est insatisfaisant du point de vue théorique puisqu’il résulte d’ajustements au cas par cas ; il ne remplit pas non plus toutes nos espérances puisqu’il limite notre soutien à quelques personnes. Il constitue pourtant la moins mauvaise solution à un problème sérieux.
Au fil des nombreux projets, petits et grands, que nous avons initiés aux côtés de nos partenaires locaux, nous avons constaté qu’ils participent à l’émergence de tensions sur deux plans : à l’intérieur du village et entre les villages.
A N’tolo, notre soutien s’est initialement dirigé vers la structure FARESO par le biais des petits-déjeuners et de l’aide scolaire. A un moment donné, nos moyens nous le permettant, nous avons décidé d’élargir le spectre en incluant le village entier dans un projet d’envergure, celui du foyer culturel que nous avons financé en 2007. Par la suite, de nombreux projets ont été menés dans l’intérêt du village (distribution de moustiquaires par exemple) et dans celui de FARESO (élevages, agriculture etc.). Cet équilibre est, comme je l’écrivais plus haut, insatisfaisant puisqu’il génère encore des tensions, un ressentiment partagé par une partie des villageois contre FARESO, le bénéficiaire originel de notre aide. Pourtant, je crois qu’il a su empêcher les altercations les plus extrêmes et que l’apport au village et à FARESO est malgré tout plus important que les tensions qu’il occasionne.
Dans la région autour de N’tolo, les jalousies sont plus difficiles à percevoir. Nous savons par exemple qu’au jour de la première distribution de moustiquaires, des habitants des villages voisins sont venus réclamer la leur et l’ont obtenue. Toutefois, les habitants de N’tolo ne sont pas victimes du ressentiment de leurs voisins à cause de notre présence. Pourtant, sur ce plan-là aussi, nous travaillons à garder un équilibre. Notre formule consacrée est celle d’«éviter de bâtir un parking et une piscine à N’tolo ». Elle cite deux infrastructures auxquelles un Européen accorde beaucoup d’importance mais qui feraient du village un îlot suréquipé par rapport à sa région. Il s’agit de la caricature du travers dans lequel nous ne voulons pas tomber. En effet, si les habitants de N’tolo ont reçu une moustiquaire, tous les lycéens d’Eboné, une localité voisine qui accueille des enfants de toute la région, disposent maintenant d’une salle de consultation de manuels (voir page 4). Si les premiers jouissent d’un foyer culturel, la structure Crédit.com (voir page 6) est, elle, ouverte à toutes et à tous sur le seul critère de l’accessibilité géographique.
Ces quelques exemples concrets nous permettent de confirmer que l’équilibre est précaire, mais qu’il est toutefois nécessaire pour ne pas faire de N’tolo ou de FARESO des enclaves de richesse au milieu de leur environnement moins favorisé.
Le développement des nombreux projets de Direction N’tolo et de ses partenaires est une succession de petits pas (et de petites erreurs !) qui sont régis par quelques principes. Celui de l’équilibre n’est sans doute pas aussi omniprésent que celui qui nous dicte d’écouter les idées de Camerounais avant de proposer les nôtres. Il n’en demeure pas moins un principe tacite que nous nous efforçons, peut-être en partie inconsciemment, de respecter.
Jonathan
Les Africains que j’ai rencontrés, du Cameroun ou du Bénin,
m’ont toujours paru très ouverts, presque assoiffés de rencontres.
Rencontrer les gens n’est pas pour moi un exercice
facile et il me faut souvent bien du temps pour créer une relation.
Dans ce contexte, la rencontre se délaisse rapidement du
superficiel pour aller plus vite au fond des choses. C’est peut
être dû au peu de temps que nous savons avoir à passer ensemble,
puisque mes séjours africains n’ont jamais duré très
longtemps, mais sans doute aussi parce que le temps, nous le
prenions.
On s’émerveille alors des liens que l’on tisse à une vitesse qui
nous est peu familière. En commençant par nous raccrocher à
ce qui nous rassemble, que ce soit le fait d’appartenir à la même
génération, de partager les mêmes convictions ou croyances,
les mêmes espoirs ou les mêmes passions. Ces points de
rencontre sont aussi les points de départ de l’apprentissage de
nos différences et plus on les apprivoise, plus l’on se sent enrichis.
Enrichis par la relation, nous le sommes jusqu’à ce que ce
soit la différence du poids de nos portemonnaies respectifs qui
surgisse.
Bien souvent, on essaie de s’extraire de ce déséquilibre, de
peur qu’il biaise notre relation. Non pas que l’on ne veuille pas
rendre service, ni donner un coup de pouce, la plupart du
temps on est même parti avec dans nos bagages plein d’altruisme
et le souhait de sauver – ou du moins de changer ‐
notre monde. Mais on est tiraillés entre la déception de voir se
transformer une relation d’amitié en une relation financière et
l’envie d’aider et de répondre à une demande que l’on ne peut
que comprendre. Dans la situation où sont ces personnes que
l’on rencontre, comment ne pas comprendre leur demande ?
N’est‐elle pas légitime ?
Légitime sans doute, mais tellement embarrassante pour moi.
J’ai l’impression que, quoi que je fasse, je suis piégé. J’ai peur
que l’amitié ne survive pas à ma culpabilité ; que je la ressente
pour avoir refusé mon aide, ou pour chaque remerciement
que je ne penserais pas mériter.
Mais ces demandes de soutien financier ne surviennent, la
plupart du temps, pas de personnes proches. Une connaissance,
l’ami d’un ami ou un inconnu ayant eu notre adresse par
hasard, n’hésiteront souvent pas à se manifester. Le nombre
de demandes peut parfois être important et tout aussi gênant.
On se raccroche au bien célèbre: « on ne peut pas aider tout le
monde » et on essaie de distribuer notre aide de manière juste.
Mais les critères de choix ne sont jamais objectifs. On peut
bien sûr évaluer la crédibilité d’une demande, sa sincérité, la
viabilité d’un projet, mais en définitive, tout dépendra bien
souvent de la manière dont nous a été formulée la requête et
du sentiment général que l’on en aura.
La mise sur pied du projet Crédit.com en partenariat avec Génération
Action répond en partie à ce problème. Nous pouvons
en effet rediriger les demandes de soutien vers Crédit.
com, qui permet à des projets concrets de voir le jour (voir
page 3). Mais toutes les demandes n’entrent pas forcément
dans le cadre du microcrédit et il nous faut alors chaque fois
prendre une décision qui n’est jamais facile.
Accepter de donner de l’aide, en plus de nous exposer à un
afflux de demandes supplémentaires, c’est surtout nous obliger
à nous fixer une limite, une barrière arbitraire à notre générosité.
On ne peut pas aider tout le monde, mais on n’aide
pas non plus tous ceux que l’on pourrait. Comment le justifier
?
Ce qui m’étonne le plus, c’est la facilité que nous avons à vivre
dans cette incohérence. En effet, chercher à rééquilibrer la
balance, c’est accepter qu’elle est déséquilibrée; et lâcher un
peu de lest sans pour autant vouloir quitter notre place ne
ferait‐il pas de nous des hypocrites ?
Je me console en me disant que c’est mieux que rien, certain
d’avoir raison de faire ce que l’on fait, mais triste de ne pas
avoir la force de faire plus!
Pascal
Cette dernière décennie, le nombre de boat-people égarés, disparus ou capturés dans la Méditerranée a explosé, comme en témoigne la quantité impressionnante d’articles parus dans nos quotidiens à ce sujet. Bien qu’on n’ose pas le faire ouvertement, la presse dénonce l’augmentation des Noirs au sein de notre population en les maintenant dans le rôle du dealer, porteur d’insécurité.
Avant tout, pourquoi une telle émigration d’Afrique sub-saharienne?
L’Afrique est actuellement dans une phase d’explosion démographique, provoquée en grande partie par l’Occident, qui, à la suite des souffrances infligées aux Coloniaux durant la Seconde Guerre Mondiale, a tenté de se refaire une conscience en déversant des tonnes de médicaments en tout genres sur leurs (ex-)Empires. L’espérance de vie augmentant, les naissances ne diminuant pas (les habitudes ne pouvaient changer aussi vite), la population s’est retrouvée en nette augmentation. Trop grande pression sur les terres qui ne peuvent nourrir autant d’humains, trop grande concurrence entre personnes, une population active ayant à charge plus de 40% de jeunes en formation ; tous les ingrédients sont réunis pour une émigration massive vers des lieux qui donneront leur chance à ceux qui ne peuvent réaliser leur rêve chez eux.
Faut-il le rappeler, l’Europe a connu le même scénario à la Révolution Industrielle. Les conditions de vie et la production de nourriture s’étant nettement améliorées, la population a grandi au point de déborder sur l’Amérique et les autres colonies de peuplement européen. Ce phénomène n’a rien de nouveau, ni de propre au continent noir.
Un besoin d’émigration, certes, mais pourquoi vers des zones aussi denses que l’Europe en particulier ?
L’aspect culturel de la question joue un grand rôle. Sur les télévisions d’Afrique, sur les radios, on parle beaucoup de l’Europe : TV5, RFI et d’autres sont des institutions européennes destinées à diffuser leurs émissions à la francophonie mais avant tout à parler de l’Europe aux anciens colonisés. Lors de notre voyage au Cameroun, j’ai eu l’occasion de discuter avec des enfants de comment ils imaginent le pays des blancs. Pour eux, c’est une sorte de paradis d’abondance, où les self-made men sont légion et où la moindre affaire se transforme en business couronné de succès. Sans parler des adultes qui nous disent qu’on n’a qu’à aller au bancomat pour tirer des sous, de toute façon, il y’en a tant qu’on en veut.
Voilà quelques raisons pour lesquelles on émigre d’Afrique vers l’Europe aujourd’hui. Le blocage se situe pourtant chez nous. Nous n’avons pas de problème à commercer avec les Africains, et à importer ananas, café et autres produits exotiques. Pourtant nous ne supportons pas de voir ces hommes tenter de pénétrer par tous les moyens à l’intérieur de nos frontières. La forteresse Schengen devient chaque jour plus efficace, afin de contrecarrer l’afflux impressionnant de personnes venues chercher une vie meilleure. L’Office fédéral des migrations paie des clips vidéo et les fait diffuser sur les télévisions camerounaises pour dissuader les candidats au départ. Les lois sur l’asile se durcissent, tout comme les conditions pour travailler en Suisse. Pour se donner bonne conscience, encore une fois, les Occidentaux pratiquent l’aide au développement ou la nomment désormais coopération.
Ce goulet d’étranglement qui empêche le continent-berceau de l’Humanité de se désengorger entrave son économie et le maintient dans la pauvreté. Les tentatives d’amélioration sont avortées pour cause de manque de moyens, parce qu’un paysan ne peut se permettre d’expérimenter une nouvelle semence, au risque d’y laisser sa vie et celle de ses proches. Quoi de plus normal alors que de tenter sa chance ailleurs ?
Comment l’Europe se serait-elle développée si ses pauvres n’avaient pas tenté leur chance en Amérique ? Je ne prône pas l’ouverture totale des frontières ou un équilibrage complet des richesses mais une plus grande tolérance et une plus grande solidarité envers ceux qui vivent ce que nos arrière-arrière-grands-parents ont enduré au XIXe siècle. Comme le disait Michel Rocard, souvent repris à mauvais escient, « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais on doit savoir en prendre fidèlement sa part ».
Jonathan Thévoz
Réflexion du journal n°9, août 2009
Partie découvrir des horizons africains hors des frontières du Cameroun, je vous propose un texte écrit sur place au Burkina Faso lors de mon voyage.
« J’ai tenté jusqu’à aujourd’hui de profiter de chaque instant, de m’enivrer de chaque moment, de vivre chaque seconde et d’occuper chaque minute de mon temps au maximum. Oui, mais ici le temps ne file pas de la même manière, j’ai beau vouloir attraper ces secondes volatiles avec mes petits poings inoffensifs, je me retrouve à chaque tentative avec les mains vides. Le temps ne s’attrape pas ici, il ne défile même pas à la même vitesse, et j’ai enfin arrêté de vouloir occuper chaque instant de mon temps comme je le fais en Suisse, pour juste me laisser porter, me laisse aller. Vivre au rythme de leur temps. Je pensais que pour rencontrer les gens, échanger et partager avec eux, il fallait m’activer et bouger. Mais se laisser aller, c’est accepter l’invitation des neveux de la famille qui m’accueille ici, aller boire du thé de menthe avec eux sous l’ombre du manguier. Se laisser aller c’est aussi rester plusieurs heures assise à regarder les femmes tisser une natte avec de la paille, c’est s’asseoir sous un baobab pour contempler des fillettes piler du mil à coup de mortier plus grand qu’elles. Puis réaliser, dans la complicité d’un éclat de rire, dans un geste, dans un regard, dans une expression, que l’on est bel et bien en train de rencontrer l’autre, de nous rencontrer, alors même qu’on se laissait aller au gré du temps, de leur temps...
Voyager, c’est d’infinis allers et retours entre eux et moi, entre donner et recevoir... c’est recevoir du lait de bœuf bouilli, du lait qui a stagné plusieurs jours au soleil dans une calebasse où venaient aussi se servir les mouches et c’est le boire avec grande peine sous le regard de tout le village, fièrement réuni à cette occasion. C’est recevoir une petite main d’enfant qui se glisse dans la mienne quand je marche. C’est recevoir des œufs de caille d’une grand-mère, dans un village en pleine brousse où manger est pourtant un défi quotidien. C’est recevoir les éclats de rire des mamans quand je m’essaie maladroitement au mortier pour piler du mil, ce sont les sourires des enfants à qui j’ai pu gonfler un ballon. C’est recevoir une tenue vestimentaire traditionnelle de la région sous le regard fier de la famille qui me l’a offert, c’est encore recevoir la bénédiction d’une maman mourante dans la pénombre de sa case au village, mes mains, transpirantes et hésitantes, dans les siennes, sages et ridées. C’est recevoir de véritables leçons de vie, en écoutant, regardant et en réalisant combien ces gens vivent de l’essentiel, c’est recevoir en silence la misère des gens, car certains maux n’ont pas besoin de mots pour être entendus ou compris. C’est recevoir la chance de passer une journée dans un camp Peulh, un peuple du Burkina, et de voir comment les gens mènent là-bas une vie qui semble alors si vraie et véritable.... mais c’est parfois aussi recevoir de la méfiance, de l’envie ou de la jalousie.
Puis, c’est donner! Donner des ballons à gonfler aux enfants que j’ai croisés, donner une petite voiture avec laquelle je jouais dans mon enfance au petit garçon de la maison d’à côté, donner de l’affection et des câlins à ces enfants qui n’en ont pas l’habitude. Parfois, donner c’est juste s’asseoir et regarder ces gens, admirer et écouter leur travail, leur vie et leur labeur en toute simplicité. C’est donner la première fête d’anniversaire pour le garçon de la famille qui m’accueille, qui n’a jamais vécu de tels moments; c’est lui faire un gâteau "de blanche avec du chocolat" avec une bougie. C’est donner aussi parfois un peu d’argent, un bout de pain ou un bonbon à une main fragile qui nous est tendue. C’est donner, par un don, les moyens au dispensaire d’un petit village de brousse d’accueillir les malades sur des matelas et non sur les lattes des lits, ainsi que de peser les nouveau-nés par l’achat d’une balance...
Donner et recevoir, pour enfin partager. Comme quelqu’un me l’avait dit lors de mon départ, sans que je ne le comprenne vraiment avant aujourd’hui : "Partager, c’est peut-être trouver le juste équilibre entre donner et recevoir". Grâce à ces allers et retours, entre ces autres et moi, découvrir qui ils sont, puis qui je suis, et enfin qui nous pouvons être ensemble. Partager, c’est réussir à naviguer dans l’espace qui me relie à eux, dans ma direction puis dans leur direction. Accepter et savoir recevoir de ceux qui ne semblent pourtant rien avoir ni rien posséder, en sachant que je ne leur redonnerai pas autant, ou pas de la même manière, c’est me préparer à partager. Donner et recevoir peuvent sembler deux contraires, mais j’apprends ici que ce sont deux notions que je peux, et que j’ai envie, de rassembler sous le partage, la rencontre et l’échange.
Laurence
Communiquer ? La découverte d’un autre visage
La communication est la base d’une consultation médicale, le moyen d’échanger, de parler, le lien qui unit un médecin et son patient. Dès les premières années d’études de médecine en Suisse, on nous parle de cette communication de ses diverses formes, de ses multiples visages, mais surtout on ne cesse de nous illustrer son importance.
Lors d’un séjour au Cameroun, j’ai participé à une campagne de santé durant laquelle nous nous rendions dans des zones reculées en milieu rural pour organiser des consultations médicales gratuites, avec distribution de médicaments. Parmi l’extraordinaire richesse de mes découvertes, je pense que le thème de la communication m’a particulièrement interpellée. Voici quelques exemples des surprises que j’ai rencontrées et des anecdotes que j’ai vécues.
Premier constat : le sexe reste un sujet tabou. Typiquement, on ne dira jamais à une femme: « Avez-vous encore des relations sexuelles? » la question étant bien trop directe, même dans le cabinet d'un médecin, dans lequel chez nous la question serait acceptée par la plupart des patientes. Un jour dans un village reculé, je participais aux consultations avec un jeune médecin camerounais et je l’ai entendu dire à une femme: « Tu fais encore la chose de la vie? ». Quand je l’ai entendu poser cette question, je me suis demandée ce qu'il sous-entendait et ce n'est qu’après la réponse de la patiente que j'ai fini par comprendre !
C'est une communication et une manière de décrire les symptômes et les événements de nos vies très surprenantes, avec des moyens parfois détournés, usant de sous-entendus très subtils, tout en restant très imagés. Les questions sont parfois directes ou alors au contraire totalement détournées, selon le sujet abordé. Les réponses sont courtes, discrètes ou murmurées. Le vocabulaire est très vulgarisé afin d'être compris de tous. Par exemple, on m’a un jour conseillé de ne jamais dire : « Souffrez-vous d’allergies?». Intriguée, je n’ai pas compris pourquoi c’était un terme à éviter. Alors Hulain, jeune médecin camerounais, m’a proposé de m’illustrer ce problème avec le prochain patient. Pendant la consultation du malade, Hulain lui a demandé s’il souffrait d’allergies et le patient nous a répondu négativement, sûr de lui, avec un grand sourire. Après l’avoir ausculté, Hulain lui a demandé à nouveau : « Est-ce qu'il y a un médicament qui te dérange dans le corps ou sur la peau quand tu le prends? ». A cette question, l’homme lui a répondu très sérieusement: « Oui, quand je prends la quinine (un anti-malarique), après ça me fait les boutons sur la peau ». Cet homme ignorait tout simplement ce qu’était une allergie, mais je n’aurais jamais imaginé tourner la question ainsi, et pourtant il le fallait si on désirait obtenir une réponse valable. Voilà comment en une seule question, un médecin formé sous nos latitudes serait passé à côté de ce problème, en y ayant pourtant pensé! Un autre exemple de vulgarisation, au sujet du type de douleur: « C'est une douleur qui était tout le temps dans toi, ou bien ça va, ça vient, ça va faire un tour dehors et ça revient? ». Des qualificatifs bien éloignés de nos lancées, douleur fulgurante, sourde, aiguë et autres….
Cette communication, bien que comique à découvrir, me dérange dans certains aspects. Elle me dérange justement car ce que je découvre ici ne correspond pas à ma définition de la communication, où deux personnes échangent et se transmettent des informations. Je vois au Cameroun un médecin poser des questions, beaucoup de questions, et des patients répondre, souvent avec quelques mots à peine, à part quelques mamas qui nous racontent leur vie, leurs projets, leur rêves, le nom de leurs quinze petits-fils, la date du mariage du dernier neveu ou le nombre de tubercules de manioc qu’elles ont déterrés de leurs champs durant la matinée… Mais je ne vois ni un échange ni l’établissement d’une relation, qui sont pourtant pour moi les fondements même de la communication.
J’ai donc découvert un autre visage de la communication au Cameroun. Un visage qui reste très scientifique, au risque d’oublier parfois qu'en face de nous le patient, avant d'être une maladie, est un être humain. Mais un visage que je me suis efforcée d’observer sous toutes ses facettes, avant de parvenir à découvrir ce qui fait sa force. C’est après mon retour en Suisse, en repensant aux heures de consultations auxquelles j’ai assisté, que j’ai finir par réaliser la justesse et l’adaptation dont pouvaient faire preuve ces jeunes médecins dans leur manière de parler aux patients. Ils connaissent leur pays, ses coutumes, ses habitudes et sa population. Quant une vieille personne entrait, ils engageaient directement la conversation en dialecte local afin d’être sûrs d’être compris. Quand une jeune fille s’asseyait en face de nous, ils pouvaient reconnaître aux cicatrices de scarification traditionnelle sur son visage à quelle tribu elle appartenait et ainsi savoir si la polygamie était fréquente dans ces populations, prescrivant alors par exemple les traitements contre les IST à tout le « ménage » et demandant aux autres femmes de venir également se faire consulter. Quand une femme susurrait un « non » étranglé à la question « avez-vous déjà subi un avortement », ils savaient que cette réponse voulait en fait dire oui, l’avortement étant illégal au Cameroun. Quand une maman nous affirmait que son enfant suivait déjà un traitement chez un « ami », ils pensaient directement à la sorcellerie… Autant d’exemples qui illustrent l’importance de la connaissance de la culture dans laquelle on travaille.
C’est alors que j’ai réalisé combien nous pouvions être surpris par l’expérience du visage que prend la communication dans d’autres pays. Mais qu’au final, c’était à moi d’accepter que cette communication était en lien et en adéquation avec leur culture, et surtout efficace dans ce milieu, celui que j’étais venue découvrir.
Laurence
Réflexion du journal n°7, novembre 2008
Ce soir je me retrouve dans ma chambre, tout le monde dort déjà, il règne un silence pesant dans le bâtiment, et moi, je me retrouve à me poser des questions sur mon retour. Comment gérer ?
Comment réagir face à l’exagération, le gaspillage, l’excès, l’abus et l’opulence de nos modes de vie ? J’imagine pouvoir à nouveau boire l’eau du robinet sans me soucier des maladies, sans la traiter, et n’avoir pas même à me demander si l’eau va couler, ou non, quand j’ouvrirai le robinet. Avoir tout à portée de main, ou de voiture, toutes ces facilités surtout, pour acheter, laver, se déplacer… Je ne peux pas refuser toutes les opportunités que m’offre ma société, car j’y évolue et c’est ma vie, mais je dois intégrer ce que j’ai vécu ici, dans mon quotidien en Suisse, dans ma manière d’agir, de penser, de réfléchir, de décider et de me comporter.
Ce sera un travail long, peut-être douloureux parfois, difficile à mettre en place, incompris ou ignoré par certains, mais c’est pour moi-même que je l’accomplirai. Je ne pourrai plus m’extasier ni de chaque douche avec de l’eau chaude, ni des journées sans coupures d’électricité, ni du béton lisse sur nos routes… Par contre, chaque futur pas dans ma vie devra garder l’empreinte de ce que j’ai vécu, de cette expérience.
On ne sort pas « inchangée » d’un tel voyage. J’ai donné des sourires, des ballons, des câlins, des jouets, des peluches, des bisous et des habits, que j’ai semés tout au long de mon parcours dans ce pays. Mais j’ai aussi reçu de l’amour, de l’amitié, des sourires et de la chaleur humaine en retour. J’ai parfois aussi récolté de l’hostilité, de l’agressivité, de l’envie ou de la méfiance.
Mais au final, tous les allers-retours entre les autres et moi, entre ce que j’ai donné et ce que j’ai reçu, m’ont permis d’évoluer, de modifier mes idées et ma vision du monde, et de me « façonner », comme une sculpture qu’on affine, sans pour autant oublier la forme de départ. Oui, ce soir je peux en être sûre : ces deux mois ne vont pas changer celle que je suis, mais contribueront à modeler celle que je serai…
Laurence
Réflexion du journal n°7, novembre 2008
Rentrée de plus de deux mois passés au Cameroun, je désire aujourd’hui partager avec vous une des interrogations qui m’a tant travaillée durant mon séjour. Une question qui fait mal, une question cinglante, une question qui en enchaîne des dizaines d’autres, mais une question capitale: « Que puis-je apporter à ces gens ? Suis-je utile à ces populations? »
Cette question n’est pas facile à supporter, mais elle fait sûrement du bien à notre ego. On entend parfois que « ces pauvres petits Africains ont tellement besoin de nous »…. pour quoi ? Je suis d’abord partie dans un hôpital, qui était vide, délaissé, éloigné et abandonné par tout le personnel : qui pouvais-je aider ? Durant la campagne de santé à laquelle j’ai participé, les gens étaient prêts à nous écouter et à se faire soigner tant que c’était gratuit. Et nos moyens étant limités, notre aide l’était aussi. Partout sur mon chemin, je me suis demandé : Que suis-je venue faire ? Les gens ont-ils besoin de moi ?
Non, ils n’ont pas besoin de nous, et heureusement finalement. Concrètement je ne suis pas utile, je m’en rends compte. Je ne le suis en tout cas pas par mes connaissances médicales qui pour l'instant, malgré mes études, flirtent avec le zéro absolu. Alors j’ai réfléchi, longuement, profondément, car je sentais qu’au fond de moi, il y avait une raison à ma présence, mais je n’arrivais pas à la trouver. Après quelques semaines, j’ai trouvé un début de réponse.
J'ai quelque chose de précieux et d'inestimable qui me reste à leur offrir et dont ils ont peut-être besoin: de l'enthousiasme, de la fraîcheur, un peu de chaleur humaine, de la gentillesse, de la tendresse et de la douceur. De retour, je revois tous les enfants que j’ai bercés en chantant, les mains que j’ai tenues pendant des opérations, les ballons que j’ai gonflés à des petits bonhommes, les histoires que j’ai racontées, les sourires offert aux visages que je rencontrais… C’est parfois de sentiments aussi simples que ceux-ci dont ils manquent. Je peux les cultiver en moi et les leur offrir car leur réalité n'est pas mon quotidien. Je ne suis là que pour deux mois, je peux donc supporter bien des choses, sachant que ce ne sera pas le cas toute ma vie. Leur réalité n'est pour moi que transitoire et de durée connue, ce qui la rend plus supportable, tandis que pour eux, c'est chaque jour pareil. Je peux donc, dans toutes ces situations, me montrer pleine de vie, et d’envies, car je vois un autre horizon se profiler.
Bien que j’aie trouvé un début de réponse à ma question, le plus dur me restait encore à faire. Je réalisais la difficulté que j'aurai à leur offrir, ne serait-ce que cela. Je voyais les barrières à franchir, les différences à gommer, les obstacles à enjamber, les appréhensions à oublier, je voyais le chemin que ma main avant encore à parcourir avant d’atteindre la leur... mais je crois que c’est justement pour apprendre comment la tendre vers eux, que ma main a touché ces terres.
Laurence
Réflexion du journal n°5, février 2008
L’art de l’accueil dans les pays du Sud est souvent légendaire pour nous autres Européens. Tellement reconnu et admiré, qu’on aurait tendance à ne pas croire que cela corresponde à la réalité.
Et pourtant. Nous avons brisé au cours de notre séjour au Cameroun un nombre incroyable de préjugés, d’idées préconçues ; mais pas celle-là. L’accueil, là-bas, comme je me permets de l’écrire, est bel et bien un art.
À Douala, à N’tolo, partout où nous sommes allés, nous avons été reçus comme des amis de longue date. Nous avons, dès le premier soir, eu la chance de rencontrer plusieurs ressortissants du village vivant à Douala, réunis pour l’occasion à la même table, rassemblés pour nous accueillir. Plus tard la première chose que nous découvrons de N’tolo, c’est un écriteau préparé par les jeunes du foyer, sur lequel nous avons pu lire, non sans émotion : « Bienvenus les amis à FARESO ! » . Le lendemain de notre arrivée, nous avons fait la connaissance de beaucoup de villageois, qui, jeunes et vieux, nous ont tous souhaité la bienvenue, sincèrement et sans la retenue qu’on pourrait observer chez nous. Impressionnés par toute cette hospitalité, nous commençons notre séjour au village, pour ne pas être déçus ensuite : Jocanto, celui qui accueille les jeunes de FARESO sous son toit, nous traite en véritables invités, comme des membres de sa famille.
Peut-on rêver mieux que cette familiarité spontanée, que ces rencontres sans faux-semblants lorsqu’on s’apprête à vivre deux courtes semaines dans un environnement qui n’est pas le nôtre ? Bien sûr que non. Ce sont les meilleures bases possibles pour des relations franches et sans tabou !
À certaines occasions pourtant, les jeunes de FARESO nous ont un peu trop considérés comme leurs invités. Nous sommes partis dans l’idée de vivre le plus possible comme eux, de découvrir réellement leur quotidien et leurs occupations. Mais lorsqu’il s’est agi de corvée, il nous a été quasiment interdit de les remplacer voire même de les accompagner dans des tâches assez ingrates, telles que le nettoyage de la porcherie pour ne citer que celle-ci.
De la même manière, presque tous nos repas ont été préparés par Mambo, l’aînée de Jocanto – qu’on ne peut que remercier de tout cœur. Comme avant, nous avons eu beau insister, pas question, à de rares exceptions près, de nous laisser cuisiner nous-même.
Ce sens de l’hospitalité prend parfois, comme on le voit, des proportions irréalistes dans nos yeux d’Occidentaux et peut nous paraître complètement exagéré, au point de nous mettre mal à l’aise.
Mais c’est au final également ça, de vivre comme eux et de nous adapter, nous, à leur manière de vivre. À vrai dire, on ne s’attendait pas à ça !
Jonathan
Réflexion du journal n°3 mars 2007
Vous savez tous que notre association a pris racines en 1998, quand nous avions appris par notre tante que d’autres enfants dans le monde ne mangeaient pas avant 16h. C’était alors que nous avions décidé d’agir, pour « changer les choses » à notre manière d’enfants.
Aujourd’hui, j’observe avec ébahissement une association enthousiaste, motivée, forte et accomplie. Dès lors, je me suis interrogée : comment avons-nous réussi à faire évoluer au fil des années notre petite équipe de départ ? Comment avons-nous réussi à mettre en relation notre propre évolution avec celle de l’association ? Après avoir longuement réfléchi à la question, quelques réponses apparaissent, que je désire aujourd’hui partager avec vous.
Notre association et les activités qui y sont liées m’ont amenée à vivre de nombreuses expériences très variées. Certaines m’ont surprise, émerveillée, enthousiasmée, motivée, d’autres m’ont déçue, déplu, dérangée… Autant de diversité que d’années d’actions ! Je pourrais m’arrêter là : j’ai aimé, j’ai pas aimé. Mais je trouve cela très réducteur. Ces notions représentent mon jugement quant à l’activité en soi, mais ne tiennent absolument pas compte de ce que cette activité a pu m’apprendre, me montrer, me faire découvrir, me permettre de réaliser… Je suis persuadée que derrière chaque expérience, qu’elle soit bonne ou mauvaise, se cachent des enseignements et des leçons à tirer.
C’est pourquoi, durant ces années, après chaque événement, j’ai essayé de prendre le temps de réfléchir calmement à ce que j’avais vécu, en dépassant mon premier jugement de « bien ou pas bien ». Je m’étonne à chaque fois de ce que je découvre alors au fond de moi.
Pour illustrer mes idées, je vais vous proposer cet exemple : une vente de pâtisseries qui avait rencontré très peu de succès un soir de décembre dans un marché de Noël. Il avait fait très froid ce soir-là, nous avions vendu très peu de pâtisseries et les gens n’étaient pas disposés à nous écouter. En rentrant, mon jugement était clair : mauvaise expérience. Cependant, après m’être forcée à approfondir cette soirée, j’ai découvert d’autres éléments. En effet, cette soirée m’a appris à mieux choisir les lieux de ces ventes afin qu’ils soient appropriés à nos actions, cette soirée m’a montré que c’était à nous de nous adapter aux gens et que s’ils ne nous avaient pas écouté comme nous le désirions, c’est peut-être parce que nous n’avions pas un discours adapté à ce cadre. Cette soirée m’a fait comprendre qu’il nous fallait faire un effort d’adaptation et de changement, pour correspondre à ce qu’attendaient les gens… J’étais stupéfaite, cette expérience s’avérait bien plus positive que ce que mon premier jugement ne pouvait me faire croire !
C’est avec cet exemple que j’aimerais vous dire que je suis persuadée que n’importe quelle expérience négative dans les faits peut s’avérer une magnifique source d’apprentissage et d’amélioration. Mais pour cela, une condition est nécessaire : l’effort de fournir un travail sur soi après coup, tout dépendra de cette réflexion. Et c’est ainsi que nous avons toujours tenté de faire des bilans après nos manifestations, de faire les constats nécessaires et de remarquer les améliorations à apporter aux futures actions. Cette constante remise en question, tant au niveau personnel qu’à celui du groupe, nous a permis d’évoluer pas à pas. Ainsi, l’évolution de notre comportement et de notre association se sont toujours développés en lien avec nos expériences et notre découverte progressive du monde. Voilà, je pense, une des clés du succès de notre groupe : avoir su tirer parti de toutes nos expériences pour améliorer l’avenir. Et cette idée s’applique à toutes les situations de notre quotidien, à tout ce qui nous arrive, à tout ce que nous vivons, à chaque journée de notre vie.
C’est ainsi que j’imagine déjà ce qui nous attend en janvier 2008, au retour du Cameroun. A cette occasion, la réflexion sera de taille. Elle nous influencera toute notre vie, elle forgera une part de notre caractère, elle nous ouvrira au monde, elle nous grandira…
Laurence
Notre tante, qui nous a lancé sur le chemin de l'aide humanitaire, explique son point de vue
8 ans… ! Cela fait 8 ans que les jeunes de l’équipe se mobilisent en faveur de FARESO. Événements, journal, collecte de fonds, interpellation des autorités scolaires, mobilisation des clubs de sports…rien ne semble pouvoir ébranler leur motivation et leur énergie .
Et pourtant…combien de fois auraient-ils pu laisser tomber, s’orienter vers d’autres horizons, penser à eux plutôt qu’aux autres…cela aurait été légitime surtout à l’adolescence, période souvent chargée de découvertes, d’enjeux et d’envies. Mais non, leur volonté de continuer à cheminer ensemble pour ce qu’ils estiment être un idéal ne les a jamais éloignés de ce chemin d’entraide envers des moins chanceux qu’eux.
A travers leur engagement, je ressens l’envie de comprendre le monde, cette terre sur laquelle nous vivons tous avec tant de différences et pourtant si semblables à la fois. Comprendre de quoi est fait le monde passe par comprendre l’homme. Et avec la compréhension de l’humain, on se heurte à son mode de fonctionnement qui peut l’amener à être injuste ou méchant, capable d’aimer comme de détester, de rire et de pleurer, de construire et juste après de détruire. Et finalement, on se rend compte que l’homme c’est tout cela à la fois.
Se rendre compte… et pourtant rester là sur le rebord du monde à rêver de comment ce serait si les hommes n’étaient pas si divisés, si l’espoir était là pour demain.
C’est là que je les vois, les jeunes de l’équipe. Sur le rebord du monde à imaginer un autre demain planétaire plus juste pour tous et c’est là qu’ils sont pour imaginer encore, après toutes ces années, ce qu’ils pourraient amener à Fareso et au village de N’tolo au Cameroun.
Un peu plus loin, sur le même rebord terrestre, je les regarde et je pense… je pense à comment je vais pouvoir les accompagner durant cette préparation à ce voyage et là-bas, en décembre. Je me questionne sur les priorités à leur transmettre tout en leur laissant la place de découvrir les choses par eux-mêmes, sur la façon de leur permettre de découvrir la réalité locale qui sera peut-être un choc de culture, de mentalité, de manière d’appréhender la vie, sans pour autant qu’ils ne se brûlent trop les ailes sur des désillusions qui pourraient blesser. Toute aventure humaine comporte des risques mais je suis confiante en nos capacités réciproques d’analyse et de remise en question. Je sais surtout que l’aventure sera faite de ce qu’on y met et ce qu’ils y mettent, les jeunes, c’est du bonheur, de l’intelligence et de l’espoir.
Je suis honorée de pouvoir être avec eux dans cette aventure qui, nul doute, nous réservera encore bien des surprises. La plus belle étant de ne pas savoir où le vent du sud amènera nos espoirs et nos convictions dans les années à venir… que nous pouvons continuer à rêver meilleures .
Jacqueline Fraefel
Réflexion du journal n°1, juin 2006
Une association humanitaire évoque directement des occidentaux venant en aide à des gens dans le besoin. De ce point de vue, aucune place n’est laissée à une idée d’échange et de contact. Il y a ceux qui donnent et ceux à qui tout manque. On parle toujours de ce qu’on fait pour eux, de ce qu’on leur apporte, de nos actions en leur faveur…mais de l’apport inverse est très rarement mentionné. Mais ce retour, il existe ! Avec « Direction N’tolo », eux aussi nous apportent énormément et je vais tenter de montrer cet aspect trop souvent négligé car c’est, à notre sens, un point capital.
Nous avons appris de nombreuses choses grâce à ces jeunes, commençons tout d’abord par la possibilité que nous avons ainsi eue de nous ouvrir au monde. Nous avons pu nous confronter à une situation différente, des visions du monde différentes, des modes de vies différents…Ces jeunes ne semblent pas aussi stressés que nous, leur lettre témoigne d’une grande sérénité et d’un calme qui nous est parfois inconnus. Un autre aspect qui est souvent ressorti des lettres des farésiens est leur sens de l’accueil et de la sympathie très développés. Ainsi, chaque lettre débute par un « salut les gars ! » qui la première fois nous a interpellés puis nous a permis de nous rendre compte de la chaleur humaine et du contact aisé dont ils font preuve et que nous ne connaissons pas toujours ici. Ce qui nous a marqués est également le fait que ces jeunes savent recevoir. Ils ne se sentent pas redevables envers nous.
Quand les jeunes nous écrivent, nous ressentons qu’ils ne portent pas le même regard que nous sur ce qui les entoure. Ils nous décrivent leur situation, leur réalité et même si la vie est dure pour eux, nous n’avons jamais eu l’impression qu’ils se plaignaient…non, une satisfaction, une franchise telle qu’ils nous décrivent leur vie comme ils la voient. Cela nous a ainsi permis de relativiser nos petits soucis insignifiants et nous rendre compte une fois de plus de notre chance.
Toutes nos actions nous ont également appris beaucoup d’autres choses, d’ordre plus matériels, administratifs ou juridiques, mais tout aussi importantes. Nous avons ainsi dû apprendre comment créer une association avec des statuts en règle (ce qui fut laborieux !), à ouvrir un compte spécial association à la poste avec des formalités à n’en plus finir, à faire des demandes de subsides à des entreprises, à créer un site internet, à inventer un flyer original et clair, à organiser des ventes et des stands, à expliquer notre projet, à convaincre des inconnus de nous aider, à nous exprimer en public, à accroître notre crédibilité…Nous avons pu découvrir comment se fait la préparation d’un concert, l’envoi d’invitations à une centaine de personnes, l’écriture d’une lettre importante où il faut utiliser les bonnes formules tout en restant clair et précis, la gestion d’un groupe et des tâches de chacun au sein de celui-ci…
Pour toutes ces raisons, j’affirme que les jeunes de N’tolo nous ont tout autant apporté que nous ne l’avons fait. Certes cette aide n’est pas semblable et ne concerne pas les mêmes éléments, mais l’idée d’un échange est primordiale au sein de notre association, et nous tenions à vous dévoiler cet aspect trop souvent négligé.
Et aujourd’hui, j’ai pu réfléchir à tout ce que ces jeunes m’ont donné, mettre mes idées au clair et les exprimer ensuite sur papier…exercice difficile, mais très intéressant. Encore quelque chose que les farésiens m’ont apporté, et la liste est encore longue…
Laurence
On n’a de cesse d’attirer noter attention
sur les problèmes de notre monde. Les
médias relatent chaque jour drames et
injustices, des affiches dans les rues
montrent des enfants mourant de faim
ou des mutilés de guerre, les récits et les
discours sur les malheurs de notre planète
ne manquent pas. En bref, les images
d’horreurs sont partout.
Cet afflux d’inhumanité quotidien ne
semble pourtant pas tant nous émouvoir,
et nous avons tendance à ne même
plus y faire attention. Et si l’omniprésence
de ces images n’avait pour effet que la
banalisation de ces dernières? Le monde
est tel qu’il est, et nous nous y habituons,
ou pire: nous l’acceptons.
Pour nous protéger d’une culpabilité
destructrice, nous nous réfugions le plus
souvent derrière l’idée que seuls, nous
ne pouvons rien faire ; que c’est le problème
des grands et des puissants, et
qu’à notre échelle nous n’avons pas les
moyens de changer le monde. Je m’inscris
en faux contre cette idée réductrice.
Alors que nous étions gamins, nous
avons soudainement pris conscience des
grandes inégalités dont est fait notre
monde. Nous n’avions pas encore la capacité
- dont semblent être dotés certains
esprits plus endurcis - de passer
outre cette dure réalité. Nous étions
peut-être aussi trop jeunes pour nous
rendre compte que ce que nous allions
entreprendre était aussi fou qu’inutile, et
c’est ainsi que notre aventure a commencé,
avec la conviction que l’on pouvait
faire bouger les choses. Le monde ne
s’en trouve-t-il pas changé ?
Nous ne sommes pourtant qu’un bien
petit groupe, aux moyens réduits ; mais
la relative faible envergure de notre association
me paraît plutôt être un élément
positif. Elle permet en effet une
grande proximité entre les habitants de
N’tolo et nous. Ce contact s’est bien entendu
décuplé depuis notre voyage. Pendant
notre séjour sur place, nous avons
pu rencontrer et mieux comprendre les
jeunes que nous soutenons; vivre un peu
de leur quotidien, partager des instants
de vie, échanger et rire. Dans quel autre
contexte aurions-nous pu si bien nous
rapprocher de ceux que nous soutenons?
Si ce contact dénué de tout intermédiaire
nous apporte beaucoup au niveau
personnel, ce lien direct permet également
un meilleur suivi des projets et une
meilleure adaptation aux besoins locaux
; ce qui rend l’aide plus efficace. Le
fait de connaître les personnes que nous
soutenons nous permet d’être sûrs que
l’argent que nous envoyons arrive bel et
bien à son destinataire, et qu’il est utilisé
dans le but initialement prévu. Cela rend
notre soutien moins abstrait.
Le désespoir est la pire des solutions
devant les enjeux mondiaux auxquels est
confrontée notre société; plutôt que de
nous affliger devant notre grande impuissance,
regardons où nous pouvons
apporter bonheur et espérance.
L’utopie qui m’anime et me motive dans
notre action pour le Cameroun est essentielle
pour moi. Tout en restant pragmatique,
j’essaie d’oeuvrer à mon échelle
pour rendre ce monde un peu plus
beau ; avec la conviction que, derrière
chaque image de malheur, réside de l’espoir.
Pascal
Les relations qui lient le Nord et le Sud, qu’elles soient aide au
développement, aide internationale ou aide humanitaire, se
basent bien souvent sur un rapport de force inégal.
Ces termes expriment tous un déséquilibre, qu'ils ne font
peut-être en définitive qu'accentuer. On peut en effet facilement être critique et sceptique face à cette aide interconti-
nentale. Pour certains simplement inutile, pour d'autres,
considérée comme néfaste, elle est même accusée d’être la
cause du sous-développement. Elle ne ferait qu'entretenir un
rapport de dépendance des pays du Sud envers ceux du Nord,
freinant l'esprit d'entreprise et entravant le développement.
De plus, elle est souvent mal dirigée, ne touchant que l’élite et
les fonctionnaires et très peu le reste de la population. Les
aides internationales seraient même un moyen pour l'Occident d'asseoir sa domination sur les pays du Sud en les main-
tenant dans une pauvreté, qui lui est finalement bien utile. Les
membres de l’élite à la tête des Etats du Sud, souvent maintenus en place par le Nord, n'ont donc pas intérêt à œuvrer au
développement de leurs pays et au bien-être de la population.
Sans prendre au pied de la lettre cette thèse du complot international et ce tableau sombre de l'aide internationale, il faut
toutefois garder un esprit critique face aux bonnes actions
qu'on nous vend bien souvent.
L'on pourrait se dire que c'est uniquement l'aide à grande
échelle qui pose problème, en raison d'un contrôle difficile et
d'un passage obligé par les gouvernements qui empêche l'aide
d'atteindre sa cible. Mais l'aide à l'échelle locale ne s'affranchit
pas complètement des paradoxes de la solidarité intercontinentale.
Une bonne intention peut parfois avoir des conséquences négatives. Une récolte d'habits d'occasions dans un pays du
Nord, acheminés et vendus à des prix défiant toute concurrence sur les marchés africains peut par exemple ruiner les artisans locaux.
Ces aberrations et ces paradoxes ne doivent pas nous pousser
à ne rien faire, à fermer les yeux devant les inégalités de ce
monde, mais à faire mieux, en ouvrant grands les yeux et les
oreilles pour comprendre au mieux ceux que l'on soutient.
Je crois qu'il faut agir en gardant la dose d'utopie nécessaire à
toute action de solidarité mais en y ajoutant pragmatisme et
humilité lors de la mise sur pied de projets concrets. C'est ce
que nous nous efforçons de faire dans nos relations avec les
Camerounais que nous soutenons. Nous nous plaçons sur un
pied d'égalité et collaborons à l'élaboration de projets, ne
cherchant pas à imposer nos idées préconçues. Nous cherchons également à tout prix à éviter de rendre les personnes
que nous aidons dépendantes et préférons les projets qui ont
pour but de les rendre économiquement plus autonomes.
Plutôt que d'aller dans le sens de la victimisation et de la déresponsabilisation de nos interlocuteurs camerounais, nous
visons à favoriser et soutenir leur esprit d'initiative et d'entreprise.
Sans prétendre éviter tous les pièges de l'aide
au développement, nous sommes conscients qu'ils existent, et
avons la conviction que le peu que nous pouvons faire, il faut
le faire!
Pascal
Webmaster: Pascal Briod
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